Sergueï Chtchoukine, portrait d’un mécène visionnaire de l’art moderne

L’exposition « Icônes de l’art moderne. La collection Chtchoukine », présentée à la Fondation Louis Vuitton jusqu’au 20 février 2017, rend hommage à l’un des mécènes les plus influents du siècle dernier, Sergueï Chtchoukine. Portrait de cet homme visionnaire, défenseur des avant-gardes et précurseur des mouvements cubofuturiste, suprématiste et constructiviste.

Troisième d’une fratrie de dix enfants, Sergueï Ivanovitch Chtchoukine est né en 1854 à Moscou au sein d’une famille de marchands dans le commerce du textile dont il reprit plus tard la firme familiale « Chtchoukine & Fils » avant de devenir l’un des plus grands négociants en textile de Moscou. Les voyages en Asie Centrale et en Inde se succèdent à la recherche de modèles pour répondre à l’engouement des Russes pour les tissus décoratifs. Industriel reconnu, il épouse en 1884 Lydia Koreneva avec qui il fondera une famille qu’il installera dans le palais Troubetskoï à Moscou. C’est à cette époque que Chtchoukine débute sa collection avec l’acquisition de tableaux d’artistes norvégiens, allemands et anglais et qu’il rentre contact avec les marchands d’art Paul Durand-Ruel, Ambroise Vollard et Berthe Weill, …

De 1897 à 1907, sa collection est déjà importante puisqu’elle compte treize Monet dont Le Déjeuner sur l’herbe, huit Cézanne, seize Gauguin tahitiens, quatre Van Gogh, trois Renoir, cinq Degas et bien d’autres encore… Au-delà de la création d’une collection, Chtchoukine travaille également la composition, notamment avec ses tableaux de Gauguin qu’il accroche bord à bord à la manière des iconostases orthodoxes. Cette collection saisissante est immédiatement réputée dans les milieux intellectuels, mais aussi dans ceux des avant-gardes.

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A partir de 1908, il ouvre sa collection au public tous les dimanches matin. Les amateurs d’art s’y précipitent et son audace est reconnue par tous les artistes avant-gardistes. La contemplation de sa collection impulsera d’ailleurs significativement la révolution picturale russe en donnant naissance au cubisme, au suprématisme et au constructivisme. Cette même année, Matisse le présentera à Picasso de qui il possèdera près de 50 œuvres.

La révolution de 1917 met fin à la monarchie et la communauté artistique de Moscou salue les temps nouveaux. Chtchoukine apparaît comme un visionnaire de l’art moderne par les progressistes et sa collection exemplaire incarne l’art le plus radical de son temps. Son destin le sépare de celui de sa collection en 1918. Date à laquelle elle fut déclarée propriété du peuple suite à la spoliation de Chtchoukine par Lénine arrivé au pouvoir. Le Palais Troubetskoï devint alors le premier musée d’art moderne occidental. Chtchoukine meurt à Paris en 1936 et ne verra pas le partage de sa collection, en 1948, entre le Musée Pouchkine de Moscou et le Musée de l’Ermitage à Saint Pétersbourg.

Aujourd’hui, sa collection est de nouveau réunie et s’expose hors de Russie pour la première fois, à la Fondation Louis Vuitton à Paris.